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Pour un apprentissage de l’entrepreneuriat culturel dès l’école

Publié par le 30 mai 2017

Cet article est initialement paru dans le numéro 45 de la revue Juris art etc., éditée par Dalloz. Ce numéro d’avril 2017 était dédié à l’entrepreneuriat culturel. Les éditions Dalloz ont sollicité Camille Alcover et Aurélien Guillois (Cultureveille / La French Team) pour rédiger une tribune dans le numéro. Nous avons choisi de la consacrer à l’apprentissage de l’entrepreneuriat culturel. Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation de la revue.

Chaque année, par choix ou par nécessité, un grand nombre des étudiants des filières culturelles seront amenés à lancer leur propre activité. Que ce soit en tant qu’indépendant, sous la forme d’une association, ou encore en rejoignant un projet en formation : l’entrepreneuriat culturel est aujourd’hui une étape dans la carrière de ces jeunes professionnels de la culture. Et cette étape intervient de plus en plus tôt dans le parcours des jeunes diplômés.

Au-delà de leur fournir des connaissances, les écoles d’art comme les formations en management des métiers culturels ont pour devoir de préparer leurs étudiants à l’entrée dans la vie active. Mais ce projet, si important et si délicat, qu’est le lancement d’une activité, comment le préparent-elles ?

« Ubérisation», « Gig economy » : ces concepts abstraits décrivent une réalité bien concrète. Le marché de l’emploi change et se précarise. Petits jobs et CDD fleurissent, tandis que les annonces requérant un statut d’auto-entrepreneur ou de freelance se généralisent.

Tous les ans, les écoles de la culture, toutes disciplines confondues, forment des milliers de jeunes professionnels qui se retrouvent confrontés à ce défi. Par choix, ou au contraire par absence d’alternative, un certain nombre d’entre eux sera amené à lancer sa propre activité. La difficulté pour ceux-ci, c’est que l’école qu’ils ont fréquentée (école d’architecture, des beaux-arts ou même de management des métiers culturels) ne les a pas nécessairement formés aux problématiques qu’ils vont rencontrer. Depuis « mon projet est-il viable » jusqu’à « où trouver mes premiers clients », en passant par « quels financements » ou encore « quel accompagnement pour développer mon idée », de nombreuses questions se posent. Face à elles, les futurs entrepreneurs de la culture ont besoin d’être accompagnés.

Ecoles et acteurs institutionnels en font le constat : il devient aujourd’hui indispensable de former les entrepreneurs culturels de demain. Oui, mais comment ? Les incubateurs dédiés aux industries culturelles et créatives se multiplient. Le ministère a mis en place un appel à projet à destination des écoles qui soutiennent l’entrepreneuriat. Mais ces dispositifs ne s’adressent pas à tous, et supposent que les apprentis entrepreneurs se dirigent spontanément vers des structures dont, bien souvent, ils ignorent l’existence, ne comprennent pas la mission ou craignent qu’elles ne soient pas adaptées à leur projet.

Il est donc indispensable aujourd’hui de former tous ces futurs professionnels au cours de leur cursus même.

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Démystifier l’entrepreneuriat culturel

Le thème d’ « entrepreneuriat culturel » n’a pas la cote auprès de tous. Cultureveille, qui s’applique à relayer les nouvelles pratiques du monde de la culture, est régulièrement le théâtre de batailles idéologiques autour de la notion d’ « entrepreneur culturel » – et de l’adoption de pratiques venues du monde « commercial » comme le marketing, la recherche de financements privés, etc. Pourtant, il faut l’affirmer, non, l’entrepreneuriat culturel ne va pas tuer la culture, ni même la dénaturer. Non, « entreprendre » dans la culture ce n’est pas livrer un domaine sacré aux appétits cannibales débridés de l’économie de marché.

La presse économique regorge d’exemples de startups. Nombre d’entre elles sont culturelles : Deezer, Bandsquare, Netflix… Celles-ci proposent des modèles culturels grand public, dynamiques et rentables. L’image de l’entrepreneuriat culturel pâtit de la comparaison avec leur exemple, qui paraît promouvoir un mythe dangereux : celui d’un entrepreneuriat réservé à une élite, celle des créateurs de startups, ces machines de guerre bien huilées et aux besoins capitalistes intenses.

Levons donc une incompréhension autour de ce qu’est l’entrepreneuriat culturel. Le dictionnaire de l’Académie Française nous informe dès 1835 qu’entreprendre, c’est « prendre la résolution de faire quelque chose, quelque action, quelque ouvrage, et commencer à la mettre à exécution » – et c’est la définition que nous retiendrons. Nulle mention d’économie capitaliste : il s’agit ici avant tout de trouver les ressources (humaines, financières et autres) pour monter des projets. A ce titre, une association artistique est une entreprise. En tant que telle, elle cherche à mettre en avant une proposition, une mission, et à trouver les moyens de la faire vivre. Elle n’a pas vocation à s’adresser à tous, ni à se financer exclusivement sur ses fonds propres – relevons d’ailleurs au passage que bien des startups se financent initialement grâce à des fonds publics ou privés. Pour autant, comme d’autres entreprises, elle a besoin de se pencher sur ses audiences, ses partenaires, la diversification de ses modes de financement, les moyens de se rendre visible auprès de son public, etc.

On peut donc sans honte enseigner l’entrepreneuriat culturel dans les écoles de la culture, en comprenant cet enseignement pour ce qu’il est : la transmission des moyens et méthodes pour monter des projets culturels, loin de tout dogmatisme à propos de la forme juridique qu’ils prendront.

Adapter les méthodes

Comment enseigner l’entrepreneuriat ? Bien plus que des connaissances, l’enjeu est ici la transmission de compétences. Il n’est pas question de savoir mais de savoir-faire. Pas question de donner de longs cours théoriques, Powerpoint à minuscule police de caractère à l’appui : on ne devient entrepreneur qu’en expérimentant.

A cet endroit, deux conceptions de l’entrepreneuriat s’affrontent. La première voudrait qu’un plan de bataille soigneusement conçu, un « business model » théoriquement parfait, permette – dès le début de l’aventure – de lever des fonds auprès de l’Etat, d’investisseurs publics et privés ou de « VC » (Venture Capitalists), et d’attaquer l’aventure entrepreneuriale avec un compte en banque bien fourni et des appuis puissants. Outre qu’une telle démarche ne s’applique qu’à des modèles entrepreneuriaux répondant à un cahier des charges bien spécifique (startups par exemple), ces modèles tendent à être mis à mal par une méfiance accrue des investisseurs… Suite à de trop nombreuses aventures prématurément avortées faute d’un solide ancrage avec la réalité des publics et du marché.

Quel intérêt alors d’enseigner cette méthode de la recherche du parfait modèle opérationnel ? On préfèrera donc la seconde méthode qui interroge certes le modèle opérationnel, mais s’intéresse rapidement à l’expérimentation et à la mise en place d’actions concrètes visant à valider empiriquement les idées et concepts proposés. L’audience est-elle réceptive à l’offre culturelle avancée ? Les potentiels partenaires publics comme privés sont-ils sensibles au projet ? A moins d’avoir une discussion autour d’une proposition tangible, ces questions resteront pure spéculation…

Les entrepreneurs culturels l’attestent : il est impossible d’enseigner l’entrepreneuriat culturel de façon académique. Des formats adaptés, qui obligent l’étudiant à sortir de l’amphi pour se confronter à la réalité des publics et du marché qu’il vise, sont le meilleur moyen de tester la solidité de son projet. Et d’éviter d’investir son temps et ses économies dans un concept trop fragile…

Entreprendre dès la sortie d’école… Ou avant ?

Lorsqu’on intervient au sein d’établissements d’enseignement de la culture, le témoignage des étudiants nous montre qu’ils ne sont généralement pas étrangers au concept d’entrepreneuriat. Comme monsieur Jourdain, beaucoup l’ont pratiqué sans le savoir, qu’ils aient créé un festival étudiant, géré une association, ou monté un projet d’exposition. Les cours – ou devrait-on les appeler ateliers ? – d’entrepreneuriat viennent souvent confirmer et renforcer des vocations. Ils font également prendre conscience de l’accessibilité de l’entrepreneuriat, et du débouché immédiat et réel qu’il présente : bien utile lorsqu’on sait la situation tendue de l’emploi dans les métiers de la culture.

Et les étudiants ont bien plus d’atouts qu’ils ne le pensent pour entreprendre. L’accès aux experts et mentors, ainsi que la rencontre avec des potentiels co-fondateurs sont facilités par leur formation, et contrebalancent leur manque d’expérience. La disponibilité de locaux et de matériel, des charges personnelles encore faibles, pallient le manque de fonds disponibles. De surcroît, des dispositifs spécifiques (comme le statut d’étudiant entrepreneur ou des bourses dédiées) facilitent leurs démarches.

Aujourd’hui et plus que jamais auparavant, proposer aux étudiants de tous les domaines de la culture une formation à l’entrepreneuriat apparaît un passage obligé. Loin de dénaturer la mission des établissements, cet apport le renforce en aidant les futurs professionnels à affronter mieux équipés les défis du secteur culturel de demain.

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l'art accessible ? Amatrice d'art, c'est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

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