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Collections libres de droit dans les musées : un tabou à briser ?

Publié par le 12 octobre 2016

Pour la troisième édition du International Rijkstudio Award, le Rijksmuseum invite le public à s’inspirer des œuvres de la collection pour créer un objet design. Un concours qui est la vitrine de la politique digitale du musée hollandais, une des seules institutions à avoir rendu les œuvres de sa collection libres de droit pour un usage commercial.

Concrètement, cela signifie que n’importe qui peut télécharger la reproduction de « La Ronde de Nuit » de Rembrandt, l’imprimer sur un mug ou une commode (la précision des images est telle que le Rijksmuseum affirme qu’elles peuvent être agrandies pour recouvrir la carrosserie d’une voiture), puis la revendre.

Beaucoup de musées ont mis leur collection en ligne depuis les années 1990, mais restent frileux sur l’usage des images, permettant au mieux le téléchargement des images pour un usage éducatif. Si le MET a ainsi rendu disponible 400 000 images HD en 2014, il en restreint l’usage au domaine non-commercial. En France, la plateforme Images d’Art propose des reproductions d’œuvres de plus de 30 000 artistes. Mais elle est adossée à l’agence photographique de la RMN, et les images « gratuites », réservées à un usage privé, sont en basse qualité.

Le Rijkstudio award met à disposition les images du Rijksmuseum en libre de droit

Ouvrir les collections en libre de droit : quel coût pour les musées ?

Rendre sa collection totalement libre de droit, y compris pour un usage commercial, signifie tout d’abord la perte du revenu issu des licences. Au Rijksmuseum, les revenus issus de la vente d’image s’élevaient à 169 000 euros en 2013, ce qui représentait 0,15% des recettes… La perte est donc négligeable.

Aucun musée ne tire de revenus significatifs de la vente d’images issues des collections, d’autant que les coûts associés à la gestion des droits absorbe la quasi-totalité des potentiels bénéfices. Le MET tire ainsi 16% de ses recettes du marchandising (ce qui inclut vente d’image et produits dérivés), mais les dépenses du département représentent 97,5% de la somme collectée : peu de bénéfices donc au final. Le constat est cependant plus nuancé quand les ressources sont mises en commun. L’agence photographique de la RMN, qui gère les images de plus de 200 musées français génère 3,3 millions d’euro de chiffre d’affaire, soit 3% du CA total de l’établissement.

De quels droits parle-t-on ?

On ne traite ici que des œuvres du domaine public, sur lesquels le droit d’auteur ne s’applique plus. Dans la législation française, une œuvre tombe dans le domaine public 70 ans après le décès de son auteur.

Les musées, eux, possèdent (et ont la capacité de céder) les droits non pas de l’œuvre en elle-même, mais de la reproduction, tout comme le photographe qui a réalisé la prise de vue.

Lorsque les musées rendent leurs œuvres libres de droits commerciaux, ils ne tiennent plus de registre de l’usage fait des images. Il est alors difficile d’estimer la valeur créée par les créateurs et marchands puisant dans cette banque d’image. Mais les retombées économiques semblent limitées pour l’instant. Etsy, plateforme de vente en ligne d’objets artisanaux et partenaire du Rijksmuseum ne répertorie que 70 pièces sous le tag « Rijksmuseum ». Les ventes de produits dérivés produits par le musée lui-même ne souffrent donc pas de la concurrence des créateurs indépendants.

Quelques unes des oeuvres libres de droit du Rijksmuseum vendues sur Etsy

Quelques-uns des objets vendus sur Etsy issus des oeuvres du Rijksmuseum

Le libre-accès favorise la rencontre entre le public et les oeuvres

Les musées ne perdent donc pas grand chose à « libérer » leurs œuvres, mais l’usage fait de leur collection risque de leur échapper. Un danger reconnu (mais minimisé) par Martjin Pronk, responsable digital et éditorial au Rijksmuseum, puisque « la rencontre individuelle avec une œuvre d’art originale constitue une émotion forte et puissante qui n’est en rien affadie par des rencontres antérieures avec ses reproductions ».

Lampes "fraises" inspirées du tableau "Compagnie de la Milice du District XI" par Frans Hals

Lampes « fraises » inspirées du tableau « Compagnie de la Milice du District XI » par Frans Hals

Face à la réticence des acteurs du monde muséal à permettre le libre usage de leur collection, les défenseurs de l’open data prônent les bénéfices du libre accès pour la créativité, la visibilité du musée et l’accès aux collections. Une simple ouverture des droits ne suffit sans doute pas à atteindre des ambitions aussi vastes, mais que perdront les musées à tenter ?

Renée Zachariou

A propos de Renée Zachariou

Jeune diplômée de Sciences Po/HEC, Renée Zachariou suit de près les innovations dans le secteur muséal. A l’intersection de l’histoire de l’art et du digital, elle est convaincue que les nouvelles technologies aident à (re)penser la culture. renee@cultureveille.fr

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