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La décentralisation, ce n’est pas un gâteau qu’on se partage – Débat Maison Pro à Avignon

Publié par le 13 juillet 2017

Du 10 au 14 juillet, en partenariat avec l’ADAMI et la SACEM, Cultureveille est à Avignon pour suivre les débats de la Maison Professionnelle du Spectacle Vivant et vous propose tous les jours le live-tweet des débats organisés par La Scène, leur compte-rendu et des interviews en vidéo.

On oppose souvent théâtre public et théâtre privé. Aux premiers, le devoir de défendre la création sous ses formes les plus pointues, l’accès aux salles sur tout le territoire ; aux seconds, les profits et une présence centrée à Paris. Une dichotomie dépassée ? Les participants au débat « Public, privé : partager la décentralisation culturelle ? » avaient sur le sujet des avis pour le moins… Partagés.

La décentralisation, principe fondateur du théâtre public

L’existence du théâtre public est intimement liée à la volonté de décentralisation de la culture. Au sortir de la seconde guerre mondiale, certains veulent voir en l’art et en la culture les moyens de l’émancipation des populations. Le secteur culturel français est alors entièrement privé et polarisé par la capitale. D’après Madeleine Louarn, metteure en scène et présidente du SYNDEAC, « pour que ce pari du bien commun fonctionne, il faut amener la culture – une culture riche et diverse – au plus près de la population ». C’est le point de départ de la création du Ministère de la Culture en 1959, et avec lui les CDN, le soutien à la jeune création…

Presque 60 ans après, quel bilan ? Libéré de la pression du profit, le théâtre public défend la diversité culturelle là où, selon Madeleine Louarn, « le spectacle de masse cherche à faire de l’argent. Il donne aux gens ce qu’ils ont l’habitude de voir et laisse le remplissage faire son affaire. Il y a une part de recherche, de création, qui mérite d’être défendue. C’est là où se situe notre mission de service public ». Le maillage des lieux de représentations sur le territoire s’est densifié. Elle poursuit : « Nous avons extrêmement bien réussi notre affaire. Là où nous avons moins bien réussi, c’est qu’il y a toujours un tropisme parisien ». Philippe Chapelon, délégué général du SNES, se félicite également de ce que, « grâce au doublement du budget culture (sous le ministère Lang), on a aujourd’hui des gens qui peuvent dédier leur vie au spectacle ».

Interview de Madeleine Louarn à la Maison Professionnelle du Spectacle Vivant à Avignon

Le théâtre privé, siège d’intérêts purement capitalistes ?

Pourtant, cette politique culturelle a donné naissance à une dichotomie public / privé qui n’est pas au goût de tous. Pierre Befeytte, président de l’AF&C (le Off d’Avignon), dénonce une position avant tout « idéologique ». « Le conflit public et privé est un archaïsme. La création contemporaine ne doit pas être portée par des intérêts financiers sinon elle n’existerait pas, c’est exact. Mais la stigmatisation qui consiste à dire que le spectacle privé n’est dirigé que par des intérêts financiers, c’est totalement faux ».

Interview de Pierre Beffeyte à la Maison Professionnelle du Spectacle Vivant à Avignon

Le théâtre privé se préoccupe également de création. Stéphane Hillel, de l’ASTP, s’insurge. « Est-ce qu’on reproche à Actes Sud d’être une structure privée ? Pourquoi dès qu’on parle du théâtre ça ne marche plus ? Vous n’êtes pas les seuls à respecter le travail des artistes ! ». Pierre Befeytte fustige une segmentation qui n’a pas de sens, ni pour les créateurs, ni pour les spectateurs. « Dans le Off, on a 80% de théâtre privé qui n’est pas subventionné. Le spectateur ne fait pas la différence. Il ne fait pas non plus la différence entre les spectacles du In et ceux du Off. Moi-même, producteur privé, j’ai produit un spectacle privé, qui est passé sur une scène privée à Paris avant d’être programmé au Rond-Point puis dans plusieurs CDN. On voit bien que cette opposition n’a pas lieu d’être. Le spectateur se fiche d’où vient l’argent ».

Il semble que ce qui est réellement en cause, c’est la concentration des acteurs. Les groupes comme Fimalac, qui sont « partis de la billetterie pour arriver à la production » semblent se soucier peu de la création. Ils rachètent les lieux de diffusion et produisent des spectacles afin de contrôler la chaîne d’un bout à l’autre et servent au public la même recette réchauffée. C’est en particulier dans les DSP (délégations de services publics) que cette concentration fait peur. Parmi le public présent, un spectateur pointe du doigt le fait qu’en Essonne, 4 structures de spectacle vivant distinctes sont gérées par le même opérateur. Comment alors garantir une vraie diversité dans la diffusion ?

Interview de Philippe Chapelon à la Maison Professionnelle du Spectacle Vivant à Avignon

La DSP sous le feu des critiques

Faudrait-il alors supprimer le système des DSP pour garantir la diversité ? Pour François de Mazières, maire de Versailles – qui a également présidé la Federation Nationale des Elus à la Culture – là n’est pas le problème. Il rappelle que « dans un fonctionnement sous forme de régie, le maire a un regard direct sur ce qui est programmé. C’est tout aussi dangereux. » Le problème viendrait plutôt d’une mauvaise gestion des DSP. « Quand on met en place une DSP il y a un cahier des charges ! C’est à la ville de ne pas brader sa DSP. Il y a certes de mauvais élus locaux qui ne se préoccupent pas de la culture. Mais c’est comme à la tête des CDN ! »

Le théâtre privé se défend de tirer profit de la situation. Philippe Chapelon s’érige contre un possible amalgame. « Nous acteur privés sont très mal à l’aise vis à vis de cette mise en question. Si des structures viennent vers nous, nous travaillons avec eux, qu’il s’agisse de DSP ou des programmateurs. Est-ce que nous, le privé, nous sommes responsables de cette démarche des structures publiques qui choisissent de mettre en place des DSP là où auparavant elles géraient via des associations et des programmateurs ? »

« La décentralisation, ce n’est pas un gâteau qu’on se partage »

Reste que cette discussion n’a pas abouti au rapprochement des acteurs publics et des acteurs privés. Au fond, que veut le théâtre privé ? « Le SNES n’a pas le souhait d’interférer dans le travail des programmateurs » affirme Philippe Chapelon. Mais il reconnaît également qu’un spectacle « ne peut pas être diffusé en région ailleurs que dans des structures publiques. Nous avons besoin de pouvoir davantage diffuser nos spectacles sur les scènes publiques ».

Là où le bât blesse, c’est sur les questions d’argent. Pour Madeleine Louarn, « la question du lucratif est décisive pour nous. Si nous programmons des spectacles privés, il est hors de question de mettre des places en vente a 45 euro dans des lieux où les places sont habituellement accessibles à 10 euro ! L’argent public ne servira pas à ça. » Et ajoute « la décentralisation, ce n’est pas un gâteau qu’on se partage. Ce sont des missions que l’on prend. Et on ne les prend pas pour l’argent. » Elle conclura finalement « si on s’accorde sur une gestion désintéressée pour le théâtre public, on a des paramètres identiques pour tous. Là on pourra discuter. » La question du partage laisse donc le public et le privé toujours aussi partagés.

maison professionnelle du spectacle vivant au festival d'avignon

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l'art accessible ? Amatrice d'art, c'est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

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