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Dossier : Souffrance au travail dans la culture, le grand tabou

Publié par le 10 janvier 2019

« La Culture, c’est un métier passion » : l’affirmation est récurrente parmi les salariés du secteur culturel. Dans cette phrase (où l’on distingue, à l’oreille, la majuscule au mot « Culture ») se concentre tout leur engagement et leur dévouement. Mais derrière ces mêmes mots se cache aussi souvent une grande souffrance. Horaires à rallonge, salaires bas, incertitudes sur l’avenir, relations difficiles avec le management, discriminations… La liste des doléances et possibles manquements au droit du travail s’allonge à mesure qu’on discute avec les personnes. Pourtant, le sujet est rarement évoqué ; les scandales, eux, sont bien vite étouffés. La souffrance au travail dans le secteur culturel, sujet tabou ?

La merveilleuse famille de la culture

Travailler dans le secteur culturel est le plus souvent vu comme une chance. S’investir dans un projet porteur de sens, œuvrer pour l’intérêt général, côtoyer des personnalités publiques… Bien des salariés du secteur marchand envient leur poste aux travailleurs de la culture. Et il est vrai que la plupart des institutions, associations et entreprises culturelles sont peuplées de salariés et de bénévoles prêts à sacrifier en partie leur vie privée pour faire vivre la mission sacrée de leur établissement. Un vernissage tard le soir ? Un déplacement qui empiète sur le temps de récupération ? Des salaires versés au lance-pierre ? C’est le lot commun qu’acceptent sans rechigner – voire avec enthousiasme – beaucoup de travailleurs du secteur, au nom de l’intérêt supérieur de leur mission.

Sophie Broyer, gérante d’un bureau d’accompagnement spécialisé dans les ressources humaines, parle de « porosité entre la vie pro et la vie perso ». « On vit en collectif. Pour beaucoup, la culture, c’est une grande famille. Et dans ce climat de camaraderie généralisé, il est normal de prolonger les discussions en allant boire des coups entre collègues après le travail, ou de faire des réunions informelles le week-end. » Zoé*, employée du secteur, en témoigne. « Le responsable n’est souvent pas disponible en journée. On se fait généralement les réunions le soir autour d’un dîner ou au cours d’un déjeuner le dimanche. Ça motive, de vivre une aventure qui va au-delà du professionnel, mais du coup il n’y a plus de limite ».

« On vit en collectif. La culture, c’est une grande famille »

Sophie Broyer, gérante d’un bureau d’accompagnement en ressources humaines

Les responsables du secteur eux-mêmes ne se cachent d’ailleurs pas de ces conditions spécifiques. Le directeur créatif d’un grand studio de jeu vidéo se targuait ainsi que ses salariés aient « bossé plusieurs fois plus de 100h par semaine en 2018 ». Elodie*, administratrice de scène nationale, déplore son incapacité à défendre des horaires de travail décents pour les salariés auprès de son directeur. Elle évoque un secteur qui « garde encore cette idéalisation de l’engagement comme sacerdoce ».

Ces petits débordements du travail sur la sphère personnelle finissent parfois par peser. Que ce soit du fait de leur systématisation, de leur aggravation, ou parce que leurs conditions personnelles changent, salariés et bénévoles peuvent souhaiter, à un moment donné, mettre le holà. Et ces tentatives, vues comme un désintérêt pour le projet, sont souvent mal accueillies en interne. « Elle n’est plus motivée, elle ne vient même plus aux journées portes ouvertes ou aux ateliers du week end. Elle reste en famille ». L’accusation de démotivation a de quoi irriter des salariés qui, pour beaucoup, ne connaissent des 35 heures que le nom.

« On se sent coupable de parler de ses conditions de travail »

Aurélie, attachée à la communication dans le spectacle vivant

Pour autant, les doléances à l’égard des conditions de travail sont rarement exprimées. Aurélie*, attachée à la communication dans un établissement du spectacle vivant, explique : « je trouve que c’est vraiment enrichissant de travailler dans ce secteur, j’aime mon métier. La vision extérieure c’est de dire qu’on a de la chance, ce qui est vrai ! Alors ça rend difficile de pointer ce qui ne va pas. On se sent coupable de parler de ses conditions de travail. Pourtant, là où je travaille, ça ne se passe vraiment pas bien ».

Vous avez été victime de harcèlement, de discrimination ? Vous avez la charge d’un établissement et vous avez mis en place des mesures pour lutter contre la souffrance au travail ? Vous souhaitez apporter un témoignage sur le sujet ? Cultureveille vous propose de laisser votre témoignage via un serveur sécurisé qui s’assurera que la communication reste bien anonyme. Vous pouvez laisser vos témoignages sur la souffrance au travail ici. Si vous souhaitez néanmoins être recontacté, laissez-nous votre adresse email.

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l'art accessible ? Amatrice d'art, c'est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

8 Comments

  1. Clément Drolet

    10 janvier 2019 at 19:31

    Comme c’est bon de voir que l’envers du décor, un décor qui tient avec des bouts de broches, des travailleurs fatigués et des artistes affamés, comment à se montrer. Je travaille dans le milieu culturel depuis près d’une vingtaine d’année maintenant. Dans cette période j’ai vécu un burn-out qui m’a amené à cultiver des pensée suicidaires. Mourir plutôt que de continuer à vivre d’un contrat à un autre avec des périodes de chômages qui ramène toujours LA Même question Où c’est que j’men va? Aujourd’hui je quitte le milieu culturel avec bonheur, j’entre dans de nouvelles fonctions où il y a des conditions, des assurances, un fond de pension. Évidemment, tout cela fait levé le nez à certain, mais rendu à 40 ans, disons que j’ai pas envie de finir à pousser des paddy chez WalMart. Dans tout cela, je n’ai même pas abordé la porosité du milieu, qu’est-ce qui est du travail, du bénévolat ou du loisir? Lorsque j’ai fait ma dépression, ma conseillère en orientation m’a fait prendre conscience que je n’avais aucun loisirs, tout était lié de près ou de loin à la culture. Aujourd’hui j’en ai terminé avec ce milieu toxique où l’on se congratule entre nous d’avoir des vies de fous. Terminé!

  2. grillot annick

    10 janvier 2019 at 22:32

    bonjour, j’ai lu avec attention votre publication sur la « souffrance au travail dans le monde culturel » que je connais si bien : je recherche des articles rassemblant des témoignages tournés « solutions », ça doit bien exister, non ? (en particulier pour la gestion de ces temps de travail atypiques, les formules pour trouver des ressources humaines avec des budgets serrés associatifs etc….)
    merci pour votre retour !

  3. Lucie

    12 janvier 2019 at 11:27

    Bonjour Annick, un ouvrage récent intitulé « La gestion des ressources humaines dans le secteur culturel – Analyse, témoignages et solutions » fait état de nombreux témoignages et donne des pistes de réflexions.
    Je crois que bcp de projets artistiques et culturels revendiquent des fonctionnements atypiques qui nous forcent à inventer les solutions adaptées à chacun.
    La première nécessité à mon sens est la prise de conscience par les responsables (directeur/trices et tutelles) et leur réelle motivation et envie de chercher des solutions viables.

  4. Administratrice Epuisée

    13 janvier 2019 at 00:33

    Bonjour, on peut en rajouter une couche sur le rapport des artistes à ceux qui les accompagnent…
    Dire que ça fait 10h qu’on bosse et qu’on voudrait bien pouvoir finir son repas tranquille avant de répondre à une urgence toute relative, c’est faillir à son devoir.

  5. Anne Marie

    13 janvier 2019 at 10:49

    Oh combien vos réflexions sont justes. Je pourrais vous donner mille exemples de débordements vécus depuis 40 ans d’activités dans le secteur culturel en tant que salariée à l’administration. Ces débordements nuisent évidemment à la personne concernée, 60 h de travail hebdomadaire ne sont pas sans conséquences sur la santé, la vie de famille, amicale, sociale, pour très peu de reconnaissance professionnelle. Burn out, dépression, pas grave, 3 jours de repos et tu seras sur pied. Parlons en. En outre ces dérèglements impactent sur l’activité et l’efficacité professionnelle. Ne pas omettre également que ces comportements sont dus de plus en plus à un manque de moyens financiers des structures concernées. Les objectifs sont à la hausse pour obtenir des subventions en baisse dramatique, avec pour conséquence la hausse du temps de travail des équipes. Ne pas oublier également que les artistes eux mêmes sont concernés par ces questions financières, les baisses de subventions, dues à la négation du rôle primordial de la culture dans la vie sociale, amènent les artistes à assurer les tâches qui ne sont pas les leurs, administration, diffusion… En plus de leur travail d’artiste. Travailler plus pour gagner moins…

  6. Salariée du spectacle vivant

    13 janvier 2019 at 11:50

    J’ai dénoncé a mon directeur un harcèlement moral dont j’étais la 6eme victime en 2 ans (sur une équipe de 35). Après de nombreuses discussions, Le responsable du harcèlement est finalement revenu à son poste. Et j’ai à nouveau été victime de cette même personne. J’ai a nouveau dénoncé ce comportement car je n’en pouvais plus. On m’a alors proposé une rupture conventionnelle. Je l’ai refusée. Il y a 3 jours j’ai reçu une convocation pour un entretien préalable au licenciement pour faute grave. Je ne vois pas ce qui peut justifier une telle procédure… cette situation est très difficile à vivre. J’aime mon travail et je suis désespérée de tout perdre à cause du fait d’avoir dénoncé le management par la terreur…

  7. Clément Praud

    13 janvier 2019 at 12:32

    Ces graves problème s’abordent de manière systémique.
    La désorganisation du travail est souvent liée au manque de savoir faire des dirigeants.

    Encadrer une équipe ça s’apprend ! Un excellent artiste n’est pas forcément un excellent manager.
    Il y a beaucoup trop d’amalgames idéologiques et on voit trop d’artistes ou de militants en situation de diriger une équipe s’insurger des conditions d’emploi de certains travailleurs sans admettre eux-mêmes qu’ils se comportent comme les pires des patrons du XIXeme siècle.

    La bienveillance au travail ça commence par l’application du code du travail et des conventions collectives.
    Notre milieu est largement conservateur sur ces questions tout en étant censé être à la pointe de l’innovation et de la créativité.

  8. Engagé mais épuisé

    14 janvier 2019 at 08:05

    Vivre de sa passion, quel rêve pour certains. Finalement à vivre c’est une réalité toute particulière qui se dessine. J’ai vécu de petits contrats jusqu’à tout récemment et même j’ai fondé ma boîte dans le secteur. Dans ce cadre la je n’avais plus du tout de vie personnelle, j’ai fait deux Burn out et depuis j’en souffre les séquelles physiques et psychologiques. Par ailleurs les exigences de ce milieu rendent les autres membres d’une équipe à la limite du borderline. J’ai subi dans ce sens le harcèlement moral de deux administratrices qui m’appelaient à 22h et même à minuit le WE ! Quand j’ai décidé de dire stop je recevais des sms et des mails haineux pendant des semaines. Rien ne justifie ces comportements. Je suis passionné par ce que je fais et par les projets que je contribue à créer. Ce qui est, en revanche, très triste est l’ingratitude de certains acteurs du métier et aussi une réelle discrimination de la part des décideurs. Si l’on ne vient pas du sérail ou des grandes écoles, toute compétence est nulle et inintéressante… sic transit …

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