A lire

Droits culturels, un outil de transformation des organisations culturelles ?

Publié par le 24 juillet 2018

Définis par Patrice Meyer-Bisch qui a coordonné le groupe d’experts à l’origine de la déclaration de Fribourg, les droits culturels désignent « les droits, libertés et responsabilités pour une personne, seule ou en commun, avec et pour autrui, de choisir et d’exprimer son identité. [Ils impliquent] les capacités d’accéder aux références culturelles, comme à autant de ressources qui sont nécessaires à son processus d’identification ».

Comment s’emparer de cette vaste notion et la mettre en œuvre en tant qu’opérateur culturel ? C’est la question que s’est posée le syndicat Les Forces Musicales, en collaboration avec le Réseau Cuture 21, au moment de lancer un dispositif de recherche-action sur le sujet avec les équipes permanentes de l’Opéra de Rouen Normandie et de l’Orchestre National d’Île-de-France. Dans un débat animé par Philippe Teillet, maître de conférences en science politique à l’Université Grenoble Alpes – Sciences Po Grenoble, UMR PACTE CNRS, les différents intervenants ont pu revenir sur les principaux résultats et les questions soulevées par cette démarche.

Les Forces Musicales à la Semaine Professionnelle

Inscrite dans la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, la notion de droits culturels est réapparue au cœur des débats en France grâce à son inscription au texte de deux lois récentes : la loi NOTRe (2015) portant sur la nouvelle organisation territoriale de la République et la loi LCAP (2016) relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine. Ces lois font écho à la Déclaration de Fribourg (2007) qui promeut la protection de la diversité et des droits culturels au sein du système des droits de l’homme. Un groupe d’experts internationaux coordonné par Patrice Meyer-Bisch a ainsi synthétisé dans un document unique ce que recouvre cette notion de droits culturels.

Révéler les individus pour renforcer l’intelligence collective

Christelle Blouët, coordinatrice du Réseau Culture 21, revient sur l’importance de la pratique pour travailler la notion de droits culturels. L’Opéra de Rouen Normandie et l’Orchestre National d’Île-de-France ont chacun mobilisé une équipe de volontaires pour prendre du recul et analyser leurs pratiques, aussi bien en interne que vis-à-vis du public et des partenaires. 8 approches thématiques et 14 analyses ont été réalisées pour faire naître des propositions qui permettent de valoriser et de mettre en œuvre les droits culturels.

D’après Fabienne Voisin, présidente du syndicat Les Forces Musicales et directrice de l’Orchestre national d’Île-de-France, ce travail autour des droits culturels a eu un effet phénoménal sur les équipes. Véritable « révélateur de l’individu », le dialogue qui a été instauré a permis une meilleure compréhension des missions, une reconnaissance des compétences et une évolution de chacun au sein de la structure. Pour Vanessa Gasztowtt, responsable de l’action culturelle et de la programmation jeune public de l’Orchestre national d’Île-de-France, cette réflexion a permis de poser des mots sur la pratique de chacun, de définir les dysfonctionnements et de trouver des solutions. Les salariés de l’Orchestre national d’Île-de-France ont appris à mieux communiquer entre eux et à mieux connaître leurs métiers. La parole a pu être libérée, ce qui a permis de faire évoluer considérablement les relations entre l’équipe administrative et les musiciens de l’Orchestre. Cela a créé un véritable désir d’aller à la rencontre de l’Orchestre et de donner la possibilité aux autres de venir aux concerts.

Manuel Chesneau, responsable du budget de l’Opéra de Rouen Normandie, nous explique que cette démarche a également permis de développer un regard critique sur les pratiques, élément que peu de salariés s’autorisaient auparavant.

Souvent critiquée quand on s’intéresse aux droits culturels en ce qu’elle favorise l’élitisme, la notion d’excellence a été valorisée par l’équipe de l’Opéra de Rouen Normandie. L’excellence au sens de « donner le meilleur de soi dans l’exercice de son métier » et non au sens d’excellence artistique ou de hiérarchie.

Interview de Vanessa Gasztowtt, responsable de l’action culturelle et de la programmation jeune public de l’Orchestre national d’Île-de-France, et Manuel Chesneau, responsable du budget de l’Opéra de Rouen Normandie

Selon Patrice Meyer-Bisch, philosophe, coordonnateur de l’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme et fondateur de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels à l’Université de Fribourg, les droits culturels constituent en ce sens un plaidoyer pour le travail. Appliquer les droits culturels, c’est faire preuve d’intelligence collective. Au lieu de positionner les artistes tous seuls en haut de la pyramide, c’est participer à un acte collectif. Car l’intelligence est multiple et l’excellence tient dans l’expérience collective. Nous sommes tous coresponsables de l’ignorance d’autrui. Il ne s’agit pas ici de l’intelligence d’un collectif unique, mais d’un collectif qui partage des savoirs au service d’un bien commun. Cet exercice permet de rassembler les engagements individuels et de valoriser le collectif.

Un outil de réflexion et de mise en œuvre des politiques culturelles

Au-delà du rapport à l’excellence, la critique qui revient souvent au sujet des droits culturels tient dans le fait que ces droits sont inhérents aux missions existantes des opérateurs culturels. Ils n’auraient donc pas à s’en préoccuper particulièrement. Pour Marc Slyper, représentant SNAM-CGT, tous les items de la déclaration de Fribourg ont été abordés conjointement avec l’Etat dans les missions confiées aux institutions culturelles labellisées. Il est toujours possible de les nommer droits culturels, mais ces missions existent déjà. Les réserves de Marie-José Malis, présidente du Syndeac, directrice du Théâtre de la Commune à Aubervilliers et metteure en scène, portent davantage sur l’instrumentalisation de la notion de droits culturels que sur la notion elle-même. Dans un contexte électoral de panique idéologique, certains élus n’ont pas utilisé les droits culturels comme plaidoyer pour le travail mais plutôt pour réduire le rôle des artistes à celui de réceptacle des identités. Mais s’ils ne sont pas instrumentalisés et s’ils se référent au besoin de connaissances pour se rencontrer, alors les droits culturels sont au cœur de nos métiers.

Mais comment percevoir leur nécessité alors même qu’ils paraissent inhérents à la mission des institutions culturelles ?

D’après Loïc Lachenal, directeur général de l’Opéra de Rouen Normandie, cette recherche-action leur a permis de continuer à écrire leurs missions de service public avec les équipes sur le terrain. Chaque salarié a ainsi pu comprendre et s’emparer de ces missions. Les droits culturels ont ainsi eu pour effet de responsabiliser les équipes, de créer du désir et de se dédouaner de l’injonction de l’Etat. Fabienne Voisin les voit comme un formidable outil de réflexion et de mise en œuvre des politiques culturelles. Chacun à sa place est acteur de la façon de concevoir l’outil, chacun essaie en toute humilité de transformer la société.

Interview de Fabienne Voisin, présidente du syndicat Les Forces Musicales et directrice de l’Orchestre national d’Île-de-France

Interview de Loïc Lachenal, directeur général de l’Opéra de Rouen Normandie

Cette recherche-action autour des droits culturels a donc eu de multiples effets sur les équipes de l’Orchestre national d’Île-de-France et de l’Opéra de Rouen Normandie. De l’ouverture sur l’autre à la redéfinition des missions en passant par le dépassement de soi et la responsabilisation de chacun, c’est toute une ambition de transformation sociale qui a pu s’exprimer à travers un engagement individuel et collectif. En espérant que cette énergie positive se propage à d’autres organisations.

Marie Tretiakow

A propos de Marie Tretiakow

Toujours à l’affût de nouvelles idées, Marie aime aider les projets à se développer. Coordinatrice générale de la plateforme de mécénat culturel participatif Proarti pendant 5 ans, elle s’est spécialisée dans la recherche de financements publics et privés, la communication digitale, le conseil et l’accompagnement d’acteurs culturels variés. Marie s’intéresse de près aux nouveaux modèles de la culture, du numérique et de l’économie sociale et solidaire. marie@cultureveille.fr

Faire un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *