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Le délicat exercice des comédies musicales

Publié par le 4 octobre 2016

Dimanche 25 septembre, un incendie dans les sous-sols du théâtre Mogador a obligé la salle parisienne à annoncer l’annulation de la première de la comédie musicale le Fantôme de l’Opéra – ainsi que de toutes les dates prévues pour la fin de l’année 2016. La nouvelle est rude pour toute l’équipe organisatrice ; d’autant qu’avec quelques 130 artistes, musiciens et techniciens mobilisés pour la création puis à chaque représentation, le spectacle a obligation de générer du résultat.

Depuis la fin des années 1990, la comédie musicale connaît un véritable renouveau en France. Exercice à valeur ajoutée ou gouffre financier pour ses organisateurs ? Retour sur deux décennies intensives d’un exercice délicat.

Comédie musicale le Fantôme de l'Opéra : tournée annulée au théâtre Mogador

Comédies musicales : un succès croissant… Mais en dents de scies

Lointaine héritière de l’opérette, qui triompha en France dans la première moitié du 20ème siècle, la comédie musicale telle qu’elle se produit actuellement sur les scènes du théâtre Mogador, du Châtelet ou du Palais des Congrès s’affiche surtout comme la déclinaison française des productions américaines de Broadway. Si les premières grandes productions arrivent dans la capitale française dans les années 70 (avec La Révolution Française d’Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg et Starmania de Michel Berger et Luc Plamondon), il faut plutôt attendre la toute fin des années 1990 et le début des années pour que le genre s’installe véritablement auprès du grand public français. Notre Dame de Paris (1998), Les Dix Commandements (2000), Roméo et Juliette (2001)… Ces superproductions scéniques semblent s’installer solidement dans les mœurs du spectateur francophone.

Les comédies musicales françaises s'inscrivent dans la lignée du théâtre de Broadway

Les clés du succès de ces productions tiennent autant à la qualité d’une production qui copie les modèles anglo-saxons à succès d’ « Entertainment » qu’à une machine marketing soigneusement entretenue. Ainsi, musique populaire, thèmes sentimentaux et décors fastueux sont annoncés à grands renforts de battage publicitaire et de partenariats médiatiques. Près de 20 ans après le début de la tournée de Notre-Dame de Paris, les chansonnettes de Garou, Hélène Ségara ou Patrick Fiori – qui ont tourné en boucle à la radio pendant de nombreux mois – hantent encore les oreilles des moins adeptes des auditeurs. Et ça fonctionne : les représentations dans la capitale sont souvent suivies de tournées en province et séduisent des centaines de milliers de spectateurs.

Dracula, l’Amour plus fort que la Mort, extraits

Pourtant, pour chaque comédie musicale à succès, on compte autant de flops. Qui se souvient des « Mille et Une Vies d’Ali Baba », de « Cindy », de « Dracula, l’Amour Plus Fort que la Mort » ou d’ « Adam et Eve » ? Ces comédies musicales ont échoué à séduire les public français, sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. Le genre en effet résiste plutôt bien à la crise, grâce à son effet « feel good » et antistress.

Et les bides dans ce domaine sont souvent douloureux : 2,5 millions d’Euro, c’est la facture qu’aurait dû payer la productrice de Tintin et le Temple du Soleil qui, malgré un joli succès aux Pays-Bas, n’a pas réussi à trouver sa place sur les planches de l’hexagone.

Un investissement en amont de plusieurs millions d’euro

En effet, avant même le début des représentations, les factures s’additionnent. Il faut au minimum un an pour créer une comédie musicale, qui mobilisera plusieurs dizaines d’interprètes, de techniciens et de musiciens. Au montant des cachets de répétition vient s’ajouter celui des costumes et des décors. Il n’est pas rare de voir la note des costumiers s’élever à plusieurs centaines de milliers d’euro. Les décors quant à eux atteignent des montants impressionnants : pour « Robin des Bois », le décor de la forêt de Sherwood a coûté à lui seul près de deux millions d’Euro.

Comédie Musicale : d'importants montants pour la création des costumes

Les frais de communication et de marketing sont également conséquents. Pour que le spectacle fasse salle comble, mieux vaut pour les producteurs ne pas lésiner de ce côté. Promotion sur le petit écran, diffusion de la bande son à la radio, relations presse et encarts publicitaires : les comédies musicales sortent l’artillerie lourde pour assurer leurs ventes de billetterie. A ce titre, l’exposition médiatique des comédies musicales se rapproche de celle d’une tournée d’un artiste de variété. Le but étant de remplir les salles pour amortir les coûts.

Comédie Musicale : un investissement important en création et en décors

Une exploitation financière délicate

Comédie Musicale : des coûts d'exploitation très élevés

En plus des montants engagés pour de la création, des coûts de production – qui se chiffrent de 75.000 à 300.000 euro par semaine – s’accumulent dès que les représentations commencent. Les cachets de représentation de la centaine d’interprètes et techniciens – la troupe peut même aller jusqu’à plus de 150 artistes lorsque la musique, « live », requiert la présence d’un orchestre – représentent la majeure partie de cette somme. S’y ajoutent les frais de tournée (plusieurs semi-remorques sont nécessaires au déplacement des décors et costumes), les redevances à verser aux sociétés gérant les droits d’auteur (SACEM, SACD)… Et dans le cas d’une reprise, il faut aussi compter avec les royalties à reverser au créateur.

Relevant généralement de l’économie non subventionnée, les comédies musicales tirent l’essentiel de leurs revenus de leurs recettes de billetterie. A ceci s’ajoutent quelques recettes supplémentaires, issues de la vente des produits dérivés – album musical et autres. La comédie musicale se distingue dès lors par une logique d’exploitation quasi industrielle. Pour chaque spectacle, un grand nombre de représentations (parfois plus de 100), dans des salles de plusieurs milliers de place (1.800 places au théâtre Mogador, 2.500 au Châtelet et 3.000 places voire au-delà dans les Palais des Congrès de Paris et de province) sont requises pour rentabiliser le modèle, avec un prix moyen par place de 40€ selon le CNV.

Avec des coûts massifs et des recettes aléatoires, l’exercice financier se tient donc en équilibre sur le fil d’un rasoir, et n’est pas à la portée de tous les producteurs. En France, pour financer de telles opérations, on assiste à l’arrivée de poids lourds du secteur de la finance, des média ou de l’Entertainment : Fimalac, Lagardère ou encore Stage Entertainment (créée par un homme d’affaire néerlandais à l’origine d’Endemol, la société audiovisuelle qui a créé Loft Story, la Start Ac’…)

L’opération est donc potentiellement belle pour les poids lourds aux reins solides, qui régalent leur public, à Paris ou en Province, de spectacles grandioses. Souhaitons donc bonne chance au Fantôme de l’Opéra qui devrait revenir sur les planches début 2017 et aux autres comédies musicales qui se joueront prochainement : voir ici.

Comédie Musicale - beaux costumes mais rentabilité aléatoire ?

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l'art accessible ? Amatrice d'art, c'est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

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