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Explicite : nouveau média ou pétard mouillé ?

Publié par le 27 janvier 2017

Un nouveau média généraliste et d’envergure nationale qui se lance, ça n’arrive pas si souvent. Quand, en prime, il se lance avec un gros battage médiatique, sur une date hautement symbolique, et à renfort de crowdfunding à 6 chiffres, on ne peut qu’être intrigué.

Suite à la débâcle i-télé s’est lancé la semaine dernière le média en ligne Explicite. Sobrement sous-titré « journalistes associés », le média rassemble 54 journalistes ayant quitté i-télé pour, selon leurs termes, « prendre notre liberté pour faire notre métier comme nous avons toujours voulu le faire. » Belle initiative a priori. Cultureveille a voulu en savoir plus ; et c’est sous l’angle de leur modèle d’activité que nous avons scruté le nouveau-né de l’industrie des média.

Logo du média en ligne Explicite
Logo du média en ligne Explicite

La proposition de valeur d’Explicite trouvera-t-elle sa cible ?

Décrypter l’information, apporter une réponse à la cacophonie qui règne dans le traitement de l’information, démêler le vrai du faux sur les réseaux sociaux tout en allant à la rencontre des internautes et en adoptant leurs usages : voilà le cœur de la proposition d’Explicite.

Leur approche se veut lisible (d’où le nom d’ailleurs), pédagogique, et entend renouer avec le « vrai » journalisme : une intention louable. Les canaux qu’ils souhaitent utiliser, basés exclusivement sur les réseaux sociaux (il ne s’agit pas de site d’information, même si Yahoo a annoncé qu’ils allaient diffuser le contenu produit) avec beaucoup de vidéo (notamment du live) semblent correspondre à priori à une attente d’une grande partie des usagers d’Internet.

Exemple de vidéo diffusée sur la page Youtube d’Explicite

On peut néanmoins se poser la question de leur capacité à se distinguer. L’offre d’info sur les réseaux sociaux est pléthorique, et il serait hâtif de juger qu’elle est uniquement de mauvaise qualité. Le format du live est exploité notamment par Médiapart, mais  aussi par des chaînes télé, des radio… La plupart des vidéos tournées jusqu’à présent, assez longues, ne sont pas les plus adaptées à une cible qui peine à visionner des formats de plus d’une minute 30 sur Facebook. Le travail journalistique paraît irréprochable, mais on peine à comprendre quels vont être leurs points de différentiation, quelle expertise précise ils cherchent à mettre en avant. Le média s’oriente pour le moment vers l’actualité politique (leur lancement est intervenu le jour de l’investiture de Trump), mais est-ce un hasard du calendrier ? Ne serait-il pas judicieux d’affirmer une position claire, voire de niche, pour marquer les esprits, avant d’élargir les sujets ? Un message fort de ce côté serait le bienvenu, faute de quoi leur parti-pris sera difficile à communiquer et risque de manquer sa cible…

Conférence de presse du lancement du média en ligne Explicite
Image de la conférence de presse organisée à l'occasion du lancement d'Explicite - © Simon Guillemin / Hans Lucas

Cette cible sera-t-elle justement proprement prise en compte et entendue ? Lors de la conférence de presse de lancement, suite à plusieurs questions et sollicitations de l’audience, telles que celle de savoir si le média serait disposé à laisser de côté des sujets si l’intérêt du public n’était pas au rendez-vous, la réponse est tombée, tranchante : « non ». Une autre personne du public, qui demandait si le média comptait s’atteler au « décodage anti-fake news » a reçu comme réponse « on n’a pas vocation à passer notre temps à […] dire ce qui est vrai, ce qui est faux ». Voilà qui semble en contradiction avec le parti-pris initial et n’aide pas à comprendre le positionnement du jeune média. La rédaction est candidement honnête à ce sujet : « nous, on veut faire ce qui nous plait ». QUID de la prise en compte de son audience ?

Explicite peut-il espérer être pérenne ?

Parlons de leur modèle opérationnel (le « business model » comme disent les startups). Avec lucidité, l’équipe d’Explicite a décidé de s’appuyer sur des moyens techniques légers semblables à ceux qu’utilisent les « mobile journalistes » afin de limiter les dépenses : une bonne manière de ne pas s’endetter. Grâce aux progrès des moyens technologiques et leur démocratisation, et même si on n’atteint pas la « 5K » de certaines chaînes télé, la qualité du rendu final sera correcte et ne devrait donc pas desservir le projet. Cette approche qu’on peut qualifier de frugale (ou « lean » pour employer le langage startup), indique un vrai réalisme de la part de l’équipe. Reste à savoir comment faire rentrer l’argent.

Capture d'écran de la page Facebook d'Explicite - Journalistes associés
Capture d'écran de la page Facebook d'Explicite - Journalistes associés

Avec une diffusion gratuite sur les réseaux sociaux, difficile de voir à quel endroit se fera la monétisation de l’activité. Certes, rendre rentable un média en ligne n’est pas évident, d’autres – et non des moindres – s’y sont essayé avec un succès très mitigé. L’espoir de rentabiliser un site grâce à sa publicité est bien mince (Franck Annese de So Foot s’est exprimé sur ce sujet, déplorant les quelques 9 ans qu’il aura fallu au site Internet pour atteindre l’équilibre) ; d’ailleurs, Explicite étant uniquement présent sur les réseaux sociaux, cet espoir leur est proprement interdit.

Nombre de médias (en ligne ou autre), aujourd’hui, monétisent non pas l’information en elle-même, mais une compétence intrinsèque de leur rédaction. On peut notamment penser à rue89 qui vend des prestations de service et commercialise ses MOOC ; d’autres (comme Alternatives Economiques) cherchent des revenus complémentaires dans l’organisation d’événements – dont la médiatisation et donc le remplissage sera quasi automatiquement assuré… Dès lors, la mise à disposition de l’information devient un moyen de démontrer une compétence qui est commercialisée par un autre biais.

Capture d'écran de la page Web des MOOC de rue89
Capture d'écran de la page Web des MOOC de rue89

Du côté d’Explicite, la réflexion autour de la monétisation du modèle est encore embryonnaire. Ils évoquent la possibilité de faire payer pour l’accès au contenu – mais cela demanderait un site ou une « app », le contenu sur les réseaux sociaux étant gratuit. Comment donc vont-ils financer une rédaction de 54 journalistes, pour l’instant bénévole, mais qui ne tardera pas à s’étioler faute de pain pour se nourrir ?

La cruciale question du financement externe

Si le modèle ne peut, à ce jour, fonctionner sur ses recettes propres, la question de financements externes se pose de façon évidente – comme à toute entreprise de presse d’ailleurs. Explicite peut-il espérer se financer sur les deniers publics ? La constitution du média en association loi 1901 pourrait indiquer que les subventions sont en effet dans sa ligne de mire. Rappelons au passage que le ministère de la culture investit des sommes considérables chaque année pour garder à flot les journaux et chaînes de télévision français. Mais Explicite n’est pas le Monde ni France 2 : il tombe dans la catégorie des médias en ligne, une catégorie un peu « bâtarde » dont le Ministère ne sait trop que faire et qui ne fait l’objet de financements spécifiques que depuis peu. Financements qui sont plafonnés à… 50,000€ par an maximum (dans le cadre de la bourse à l’émergence de la presse), et uniquement pendant les 3 premières années. Pas de quoi faire vivre 50 journalistes.

Capture d'écran Explicite crowdfunding KissKissBankBank
Capture d'écran de la campagne de financement participatif (crowdfunding) du média Explicite sur la plateforme KissKissBankBank en date du 27 janvier

Le crowdfunding est la solution pour le moment évoquée. La campagne de financement d’Explicite sur la plateforme française KissKissBankBank a d’ailleurs été initiée dans la foulée du lancement de l’initiative, avec un objectif de 150.000€ qui semble pour le moment en bonne voie, avec plus de 30,000€ récoltés en 3 jours. On sait cependant que ces campagnes ont tendance à s’essouffler rapidement : pas sûr que le projet puisse espérer se financer durablement par ce biais. Le crowdfunding sert en effet plutôt à amorcer un nouveau projet qu’à le soutenir dans la durée, comme le souligne d’ailleurs justement un article de l’INA.

Reste donc la possibilité de se faire racheter. Les journalistes associés seront évidemment regardants du côté d’un possible reprenant, étant donné leur expérience malheureuse avec leur précédent employeur. Le responsable de l’équipe n’en fait cependant pas secret : telle est son ambition. Que deviendra alors leur liberté et leur indépendance chéries ? Et si l’objectif est d’accueillir un actionnaire solide au capital, pourquoi avoir choisi de se constituer sous le statut associatif, ce qui exclut de facto la prise de participation ?

Au bilan, et même si le projet d’Explicite a obtenu de jolies retombées médiatiques à son lancement (FranceInter, le Monde…) et a visiblement investi dans son image (identité graphique soignée), tout cela sera-t-il suffisant ? Comme le mentionnait Oussama Ammar (spécialiste de l’entrepreneuriat et cofondateur de l’incubateur The Family), « le design ne fait pas tout » et ne remplacera jamais une proposition de valeur mal définie ou un modèle d’activité fragile…

Au final, on peut se demander si l’initiative est sérieuse. On semble avoir ici affaire à un sympathique collectif de journalistes en rébellion contre le système médiatique actuel, qui ne s’est pas vraiment posé la question de ce qu’attend leur audience, de la cohérence de leur modèle, de leur propre rentabilité, et qui travaille à mi-temps sur l’idée. Leur objectif est-il de pérenniser leur activité ou bien simplement de  se créer de la visibilité dans l’objectif de trouver de nouveaux employeurs pour chacun des 50 journalistes ?

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l’art accessible ? Amatrice d’art, c’est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

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