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Ingérence des élus FN dans les programmes culturels : comment réagir ?

Publié par le 13 mars 2016

L’actualité politique et culturelle en France ravive l’inquiétude quant à l’avenir de la culture dans un futur (plus si) hypothétique où le pays passerait sous le pouvoir du Front National. Récemment, Cultureveille a eu le plaisir de rencontrer Philippe Gimet qui nous interpelle – notamment à travers son blog Cultural Engineering Group – sur la question des « droits culturels » telle qu’explorée par les travaux de Jean-Michel Lucas.

Nous nous sommes donc penchés sur ce concept parfois mal compris pour étudier non seulement son contenu, mais aussi les recours que celui-ci, en étant inscrit dans la loi NOTRe, nous offre en cas d’atteinte aux droits inaliénables de l’être humain d’accéder à la culture, dans toute sa diversité.

La genèse des droits culturels, indissociables de la notion de diversité

Le concept de « droit culturel » a déjà quelques décennies (et nombre de textes) à son actif. Ainsi, dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (en 1948), il est explicitement soutenu que toute personne « est fondée à obtenir la satisfaction des droits […] culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national ».

L’UNESCO, en 1966, 2001 puis de nouveau en 2005, à l’occasion respectivement du PIDESC, de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle et de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, réaffirme le droit à la diversité culturelle et promeut celle-ci comme « héritage commun de l’humanité ». Sa sauvegarde est ainsi élevée au rang d’ « impératif concret et éthique inséparable du respect de la dignité humaine » ; elle est par ailleurs considérée comme un enjeu majeur du XXIème siècle.

La Déclaration de Fribourg, en 2007, formalise le terme de droit culturel en se basant sur ces divers textes et travaux. Cette déclaration insiste sur le rôle des acteurs publics dans l’accès, la participation et l’éducation à la culture, et dans la protection du droit au libre exercice des identités et patrimoines culturels de chacun, et ce, dans toute leur diversité.

Droits culturels : une notion indissociable de celle de diversité

Les droits culturels en France : une responsabilité partagée

Dans le cas particulier de la France, c’est en août 2015 dans la loi NOTRe (Nouvelle Organisation du Territoire de la République) que la compétence des pouvoirs publics est particulièrement définie. On peut ainsi lire, à l’article 103, que « la responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’Etat dans le respect des droits culturels énoncé par la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005 ».

En faisant référence à la convention de 2005 – dans laquelle la diversité des expressions culturelles et l’interculturalité sont explicitement mentionnées – l’article 103 s’affranchit résolument des questions politiques ou des préférences personnelles des élus et programmateurs. Il va bien au-delà des questions d’aménagement du territoire et d’infrastructure pour se focaliser sur le droit des individus à s’épanouir dans leur pratique culturelle : il s’agit ici avant tout de « développement humain ».

De plus, l’exercice conjoint de la responsabilité culturelle, partagée entre les collectivités territoriales et l’Etat, implique une concertation entre ces deux acteurs. Ni l’Etat ni les collectivités ne peuvent se décharger de cette responsabilité, et il est du devoir de chacun de ces deux acteurs d’agir dans le dialogue, en particulier dans le cas où l’autre acteur faillit à sa responsabilité.

Programme du FN et droits culturels

FN et cinéma - droits culturels en dangerDans sa tribune intitulée « Culture, Front National et Droits Culturels », Jean-Michel Lucas (alias Doc Kasimir Bisou) nous offre une analyse des programmes relatifs à la culture de ce parti politique, dont nous nous faisons l’écho des observations principale.

Le FN opère actuellement une grande offensive pour dé-diaboliser son parti et effacer des mémoires publiques certaines prises de position polémiques [compléter avec les articles]. Dans ce cadre, les opinions officielles du parti se doivent d’éviter les confrontations : c’est pourquoi le programme reprend à son compte plusieurs sujets et débats actuels des milieux culturels (tels que la nécessité d’un accès démocratique à la culture) et les traite en des termes suffisamment vagues pour que chacun puisse y lire ce qu’il souhaite et ne pas s’en formalise excessivement, voire y apporter une certaine adhésion.

FN et spectacle vivant - droits culturels en dangerCependant, c’est dans les détails des textes que se cache le diable. En parlant de sa politique culturelle, le FN y adjoint le terme « authentique ». Ce terme discriminant, lorsqu’on le rapproche d’autres prises de positions, telles par exemple que la volonté de créer des structures d’insertion professionnelle pour les artistes « réservées aux nationaux », laisse entrevoir une préférence donnée à une certaine forme d’expression culturelle : celle qui promeut la culture française « authentique » (sic), à l’exclusion peut-être de ses influences multiculturelles ou de certaines de ses expressions les plus contemporaines.

Le chapitre dédié à la laïcité fait plus que confirmer ces soupçons. On peut y lire que l’ « idéologie [d’exaltation du multiculturalisme et son corollaire le communautarisme] conforte les replis communautaires et les agressivités réciproques ». Le raccourci est assumé : diversité = multiculturalisme = communautarisme = repli et agressivité.

Comment interpréter alors le programme du FN relatif à la culture ? Selon l’analyse de Jean-Michel Lucas, le parti d’extrême droite, s’il ne refuse pas explicitement les autres cultures, « considère qu’il revient à l’autorité nationale de choisir les cultures des autres communautés qui seront bénéfiques à la communauté nationale ». Dans ce cadre, on comprend comment la volonté affichée du FN de « redonner la parole au public » – et à la lumière de l’étude de son programme, on aura saisi qu’il s’agit d’un certain public – procède avant tout d’une volonté de faire prévaloir l’expression « authentique » d’une culture française.

Ce programme culturel est en contradiction flagrante avec l’esprit de la loi NOTRe et le principe de droit culturel : au lieu d’être diverse, la culture qu’il y promeut est ségrégative et unique, basée sur les opinions des cadres d’un parti dont on connaît les avis sur certains courants artistiques, tels que l’art contemporain.

Selon cette même loi, et lorsque des dérives sont constatées qui risquent de mettre à mal le respect des droits culturels par « préférence » des élus du FN, il est du pouvoir, et du devoir, de l’Etat d’intervenir pour sauvegarder les droits culturels, dans le cadre de cette responsabilité conjointe. Espérons que le texte de la loi sera utilisé à bon escient.

FN art contemporain droit culturel

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l'art accessible ? Amatrice d'art, c'est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

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