A lire

La création artistique est-elle soumise à un impératif de valorisation marchande ?

Publié par le 10 juillet 2018

A l’invitation de la Maison Professionnelle du Spectacle Vivant, l’équipe de Cultureveille proposera des comptes-rendu, interview vidéo et live-tweet des débats en direct de la semaine professionnelle du Festival d’Avignon.

Qui décide de la valeur de la création ? Comment la société concède-t-elle une valeur à l’art ? Le deuxième débat de la Semaine professionnelle interroge la valeur à donner à l’art dans l’espace démocratique.

Dominique Sagot-Duvauroux, économiste et professeur à l’Université d’Angers, revient sur les notions de prix et de valeur. Traduction marchande de la valeur, le prix vient en aval et concerne la façon dont un objet s’échange sur un marché. De façon plus générale, la notion de valeur embrasse de son côté une grande variété de registres. La création artistique peut aussi bien revêtir une valeur territoriale en ce qu’apportent les activités artistiques à la dynamique d’un territoire ; sociale en ce qu’elle contribue à faire communauté et à construire des identités ; économique en ce qu’elle nécessite de travailler à la production d’une œuvre ; d’usage en ce qu’elle apporte au public qui pratique une activité artistique ; de non usage en ce qu’elle apporte par sa simple existence, sans forcément être utilisée ; d’échange en ce qu’elle peut être consommée et achetée. C’est dans le cadre de ce dernier registre qu’intervient la notion de prix. Le prix étant lui-même fonction d’un certain nombre de facteurs. Du temps nécessaire à la consommation d’une œuvre à l’incertitude liée à sa qualité, le prix s’attache à des signaux de qualité qui vont nous inciter à consommer et à définir le prix à payer. La valeur d’échange intègre également le prix payé par l’institution qui achète des œuvres pour les présenter au public.

Interview de Dominique Sagot-Duvauroux, économiste, à la Maison Professionnelle du Spectacle Vivant à Avignon

De la valeur artistique à la valorisation marchande

Pour compléter l’ensemble de ces registres, revenons sur une notion complexe et non moins essentielle : la valeur artistique de la création. Qu’est-ce qui fait qu’une œuvre est réussie ? Comme l’explique Carole Talon-Hugon, philosophe et professeure à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, « la valeur artistique est liée à la valeur esthétique mais elle ne se réduit pas à celle-ci ». Elle dépend plus généralement de la réussite de l’artiste en fonction d’un certain nombre de critères d’excellence posés au préalable. Ces critères ont évolué en fonction des époques.

Trois grandes époques se dessinent dans la définition de ces critères et dans la relation entre la valeur artistique et la valeur marchande. Jusqu’à la fin du Moyen-Age, la valeur économique d’une œuvre se mesurait grâce des critères qui relevaient de l’artisanat et des matériaux utilisés. La valeur artistique dépendait, elle, de la fidélité à la tradition. Avec l’arrivée de la Renaissance, « l’académisme » fait évoluer les critères. Ce sont les professeurs de l’Académie qui définissent la valeur artistique des œuvres d’art, et celle-ci va immédiatement se traduire en valeur économique. Puis le 19ème siècle marque la fin de l’académisme. D’autres critères tels que l’originalité et l’inventivité apparaissent et remettent en cause le mouvement qui a précédé. A partir de cette époque, la valeur artistique d’une œuvre tient moins à sa beauté qu’au regard qu’on porte sur elle. Claire XXX cite par exemple l’œuvre de Marcel Duchamp. On ne saurait limiter son analyse à beauté, mais plutôt à ce qu’elle questionne. Du côté de la valeur marchande, on entre à cette époque dans une économie de marché. Ce n’est plus l’institution qui fixe le prix des œuvres. Le capitalisme se nourrit de l’art pour créer de la richesse marchande. Les acteurs publics et privés mobilisent la création artistique pour produire de l’attractivité. Cette nouvelle donne n’empêche cependant pas d’autres économies de la création artistique de se développer sur les territoires.

Interview de Carole Talon-Hugon, Philosophe, à la Maison Professionnelle du Spectacle Vivant à Avignon

Le festival NTP, un îlot de résistance aux contraintes économiques

Le Festival du Nouveau Théâtre Populaire (NTP) a été créé en 2009 dans le Maine-et-Loire par un collectif d’acteurs et de metteurs en scène qui se rassemble tous les étés pour créer des spectacles au tarif unique de 5 € la place. Créé en réaction aux difficultés rencontrées par les artistes dans la jungle du festival d’Avignon, l’objectif était de revenir aux fondamentaux du spectacle vivant, c’est-à-dire de placer la valeur artistique au cœur du projet et de créer un lieu utopique qui mette de côté la valeur marchande des œuvres.

Jouer beaucoup, coûte que coûte et faire vivre un territoire rural. Tels étaient les motivations du collectif à l’origine du projet. En 10 éditions, le festival est passé de 500 à 10 500 spectateurs. Le NTP s’est donc professionnalisé. Les questions économiques qui avaient été mises de côté dans un premier temps se sont imposées à l’équipe, qui réfléchit aujourd’hui à la façon de pérenniser le festival sans pour autant augmenter le prix de la place. Car ils restent fidèles à la pensée de Jean Vilar selon laquelle le prix ne doit pas être un frein pour le spectateur. Si le festival est encore debout aujourd’hui, c’est grâce à la mobilisation du public. Au-delà du bénévolat, les habitants du territoire ont largement participé à une campagne de financement participatif destinée au rachat du lieu du festival. Cette campagne a permis la reprise du lieu par la communauté de communes, qui le met à la disposition du collectif. Le lien tissé entre le public et la troupe est aujourd’hui suffisamment fort pour que le public revienne chaque année.

Au lieu de basculer d’une valeur purement artistique à une valeur marchande, les membres du collectif se sont attachés à développer la « valeur vaporeuse » du festival, un concept développé par Dominique Sagot-Duvauroux pendant le débat. Créée par les activités artistiques, cette valeur s’évapore et ne revient pas directement dans les revenus des artistes et des auteurs. C’est cette valeur-là qui intéresse particulièrement le collectif, en ce qu’elle permet de créer du lien et de faire vivre le territoire en même temps que la création artistique. Le festival reste ainsi un terrain de jeu propice à la création de pièces qu’ils n’auraient jamais pu jouer dans un autre contexte. Comme par exemple réunir 18 acteurs au plateau pour leur création de cet été. Lazare Herson-Macarel définit ainsi le NTP comme un îlot de résistance à une contrainte économique très lourde. « D’une chose très précieuse on dit qu’elle n’a pas de prix ». Bien que cette expression ait ses limites car il est important que les créateurs puissent vivre de leur art, elle garde tout son sens pour illustrer le fait que créer une œuvre d’art n’est ou ne doit pas être d’ordre économique. Quitte à renverser la question du débat et se demander si finalement ce n’est pas l’art qui donne de la valeur à la société?

Marie Tretiakow

A propos de Marie Tretiakow

Toujours à l’affût de nouvelles idées, Marie aime aider les projets à se développer. Coordinatrice générale de la plateforme de mécénat culturel participatif Proarti pendant 5 ans, elle s’est spécialisée dans la recherche de financements publics et privés, la communication digitale, le conseil et l’accompagnement d’acteurs culturels variés. Marie s’intéresse de près aux nouveaux modèles de la culture, du numérique et de l’économie sociale et solidaire. marie@cultureveille.fr

Faire un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *