A lire

Le secteur culturel, un cas unique ?

Publié par le 10 janvier 2019

Si la pilule des mauvaises pratiques managériales est aussi dure à avaler dans la culture, c’est que les valeurs véhiculées par le secteur sont tout autres. Est-ce à dire que dans d’autres secteurs, la situation est tout aussi mauvaise, mais qu’on s’en accommode mieux ? Pas exactement. Selon la consultante Micha Ferrier-Barbut (qui a codirigé l’ouvrage La Gestion des Ressources Humaines dans le Secteur Culturel), les conditions sont particulièrement mauvaises dans la culture.

Elle cite notamment le manque de formation au management comme étant l’un des facteurs problématiques. « En matière de management du personnel on a 50 ans de retard », a-t-elle ainsi affirmé lors d’une table ronde dédiée au sujet pendant le forum Entreprendre dans la Culture à Dijon. Elle rapporte notamment les propos de Léo*, administrateur de CDN en région. « On n’a aucune vision managériale sur l’organisation et la formalisation du travail ». Rémi*, cité plus haut, affirme quant à lui : « on a un discours sur l’ouverture, l’imagination, le respect et on a affaire la plupart du temps à un management autoritaire. Il n’y a pas de compétence managériale, et d’ailleurs ils disent que ça ne les intéresse pas. » La faute au manque de temps et d’argent pour se former ? Pas seulement, répond Sophie Broyer. « Il y a un déni sur le besoin de formation. Ce n’est pas bien d’avoir besoin d’une formation, c’est un signe de faiblesse, alors quand on est directeur ça ne se fait pas. »

Interrogée au téléphone, elle renchérit : « dans la culture, il y a un vernis de camaraderie. On est tous « potes », du coup on peut être souple, se tutoyer. Il n’y a pas besoin de responsable des Ressources Humaines (RH), pas besoin de formation à la gestion d’équipe. Tout est informel ». L’idée que, dans la grande famille de la Culture, les relations toxiques n’existent pas est largement répandue. Et comme beaucoup de structures n’ont pas de service RH, la souffrance au travail est rarement évoquée, et donc invisible.

« En matière de management du personnel, on a 50 ans de retard »

Micha ferrier-barbut

Il semblerait que la place prééminente des artistes dans les directions puisse poser problème. Dans nombre d’établissements, l’artiste est virtuellement « tout-puissant ». Généralement non formé à la gestion lui-même, il contrôle l’essentiel des décisions, mais tend à s’intéresser plus au propos artistique qu’à la gestion des ressources humaines. Les co-directeurs ou administrateurs peinent souvent à assurer la gestion dans des conditions acceptables pour les équipes. Camille*, attachée de production dans un lieu labellisé de Spectacle Vivant, rapporte ses conditions de travail. « Le directeur – artiste – voulait avoir le contrôle de tout, nous n’avions pratiquement pas de liberté d’action. Pas de vision managériale. La pression était très forte, et sur tout : notre charge de travail, les RTT, il voulait tout contrôler. Il faisait régner une ambiance de terreur. » Pour Micha Ferrier-Barbut, il n’y a pas de doute : « les modes de désignation des directeurs-trices en surévaluant le projet artistique fragilisent l’ensemble de la structure ».

« La tutelle m’a dit qu’ils étaient désolés du harcèlement que je vivais, mais qu’ils ne s’occupaient pas des questions de management »

Antoine*, administrateur de salle de spectacle vivant

Si ce désintérêt général autour des questions de management des RH subsiste, c’est aussi qu’il n’y a pas de sanction du marché… Et peu d’intérêt de la part des tutelles. Dans le secteur marchand, si les salariés sont mécontents et que l’efficacité diminue, les actionnaires viennent mettre leur nez dans le management. Pour le secteur culturel subventionné, les tutelles ne se saisissent pas de la question. « Il n’existe pas, à ma connaissance de charte, de dossier de subvention, de contrat entre les tutelles et les structures où il est mentionné le fait que les structures doivent être organisées avec un management durable, humain et respectueux des droits de chacun » dit Sophie Broyer. Antoine*, cité plus haut, rapporte son entretien avec la tutelle de l’établissement dans lequel il a subi un harcèlement. « La personne que j’ai eue au téléphone s’est déclarée sincèrement désolée de ce que je vivais. Mais elle m’a dit qu’ils ne s’occupaient pas des questions de management ». Les tutelles fermeraient-elles les yeux lorsqu’il s’agit des artistes ? Le rapport HCE dénonce le « « culte du génie » […] qui laisse impunis les agresseurs tant que ce qu’ils créent est auréolé d’une haute valeur artistique ».

Un aspect, en particulier, aggrave la pression qui pèse sur les salariés : la précarité de l’emploi. Dans un secteur aussi attractif que la culture, le nombre de candidats ne manque pas. Une situation dont sont douloureusement conscients les salariés. « Si je ne me plie pas à ce qu’on me demande, un ou une autre prendra ma place », disent-ils à ce propos. Ils se voient donc contraints d’accepter sans rechigner des conditions de travail ou de rémunération médiocres. Anaïs*, diplômée de Sciences-Po, 5 ans d’expérience, vient ainsi d’accepter un poste à responsabilité dans une structure culturelle où elle devra gérer d’importants projets de subvention… en étant payée, après négociation, à peine plus que le SMIC. Nombreux sont ceux qui acceptent d’être payés au lance-pierre, ne réclament pas le paiement de leurs heures supplémentaires, ou supportent silencieusement des comportements abusifs.

« Si je ne me plie pas à ce qu’on me demande, un ou une autre prendra ma place »

Réclamer, revendiquer ? Pour beaucoup, il est impensable de dénoncer les comportements dont ils sont victimes : le risque de n’être pas embauché, voire d’être licencié, est trop élevé. L’omerta qui règne autour de la souffrance des travailleurs de la cuture n’est pas près d’être brisée.

Pour cet article, Cultureveille a mené de nombreux entretiens et s’est procuré des documents confidentiels. Nous tenons à remercier toutes les personnes qui ont consenti à témoigner sur ce sujet et à mettre des mots sur des situations difficiles qu’ils ont pu rencontrer.

Nous tenons à remercier en particulier Micha Ferrier-Barbut et Sophie Broyer pour leur témoignage, mais aussi pour nous avoir communiqué (anonymement) un certains nombre de propos qu’elles ont patiemment réunis au cours de leur carrière et des missions d’accompagnement qu’elles ont réalisées dans diverses structures.

Les noms suivis d’un * ont été modifiés.

Vous avez été victime de harcèlement, de discrimination ? Vous avez la charge d’un établissement et vous avez mis en place des mesures pour lutter contre la souffrance au travail ? Vous souhaitez apporter un témoignage sur le sujet ? Cultureveille vous propose de laisser votre témoignage via un serveur sécurisé qui s’assurera que la communication reste bien anonyme. Vous pouvez laisser vos témoignages sur la souffrance au travail ici.
Si vous souhaitez néanmoins être recontacté, laissez-nous votre adresse email avec votre témoignage dans le formulaire ci-dessus.

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l'art accessible ? Amatrice d'art, c'est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

2 Comments

  1. Mealin

    10 janvier 2019 at 13:44

    Un grand bravo pour un dossier nécessaire.

    Pour avoir vu, entendu ou vécu trop de choses que le « culturel » serait prêt à critiquer dans tous les autres secteurs, mais se refuse à constater sous propre toit, cela en est souvent désespérant. Comme si une exposition, un concert, un spectacle (etc.) relevaient d’un impératif vital au point d’en oublier la vie réelle et immédiate des travailleurs.

    Il faut le dire et le redire et le redire encore sinon rien ne changera.

  2. Xavier

    24 janvier 2019 at 15:06

    Dossier très intéressant avec de nombreuses sources. Merci.

Faire un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *