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Plus que de l’histoire de l’art, de l’émotion et de l’engagement : la recette du succès du Musée des Beaux-Arts de Montréal

Publié par le 6 juillet 2016

Depuis 2010, le Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM) a doublé son nombre de visiteurs, atteignant en 2015, pour la seconde année consécutive, le chiffre du million de visiteurs, ce qui en fait le tout premier musée du Canada en termes de fréquentation.

Cet engouement unique a permis au Musée montréalais de se faire une place parmi les grands musées du monde. Mais, qu’est-ce qui a permis cet essor ? Nathalie Bondil, qui y est conservatrice depuis 1999, et assure également sa direction depuis 2007, a répondu à nos questions. Elle sera l’invitée de la conférence Communicating the Museum à Berlin la semaine prochaine, où elle partagera son expérience avec les participants aux débats.

Nathalie Bondil directrice du Musée des Beaux-Arts de Montréal 2

Une efficacité dans la gestion opérationnelle qui bénéficie au tissu local

Pas de malentendu : cette croissance exceptionnelle des visiteurs n’a pas été générée sur la base d’une augmentation des dépenses.

Musée des Beaux-Arts de MontréalDepuis 1994, le Musée des Beaux-Arts de Montréal a gardé des dépenses stables : son coût par visiteur a donc effectivement diminué presque de moitié en 20 ans. Dans un contexte de baisse des subventions gouvernementales (elles ont été diminuées de 2 tiers entre 1994 et 2014), c’est pourtant essentiellement sur ses ressources propres que le MBAM a dû subsister – y compris pour financer la construction de ses deux derniers pavillons. Financer son développement et attirer un nombre croissant de visiteurs tout en n’augmentant pas ses coûts de fonctionnement relève du tour de force.

Le lieu culturel offre un catalogue fourni d’activités éducatives et culturelles pour tous les publics, souvent conçues en partenariat avec des associations locales. Programmes scolaires, familiaux, communautaires (notamment à destination des personnes âgées, souffrant de handicap, etc.)… Les activités qui y ont lieu mobilisent plus de 300.000 personnes par an. Le MBAM attire aussi les touristes ; mieux encore, plus d’un tiers de ces touristes déclare avoir choisi de visiter Montréal au moins en partie pour se rendre au MBAM. Le Musée peut donc s’enorgueillir d’une visibilité exceptionnelle, et de retombées positives qui bénéficient à la visibilité des œuvres mais contribuent également à alimenter la communauté et nombre d’acteurs locaux (ses fournisseurs, les acteurs vivant du tourisme, etc.)

A la base du succès du MBAM : expérimentation et ouverture sur tous les arts

« Je suis très darwiniste dans ma vision de l’évolution » nous annonce Nathalie Bondil pour illustrer son approche du développement du Musée, basée sur l’expérimentation et l’adaptabilité ; avant d’enchaîner sur les nombreuses expériences qu’elle a menées (et mène toujours) au sein du musée. L’une des dernières en date est celle qui a mené à l’ouverture du pavillon Bourgie en 2011. Un pavillon unique en son genre pour un musée des Beaux-Arts, puisqu’il s’articule autour de… La musique.

Engoncé dans un environnement urbain dense, le Musée, pour s’étendre, ne pouvait s’appuyer sur des terrains vacants. Quand une ancienne église, proche des bâtiments du musée, s’est vue proposée à la vente, le musée n’a pas laissé filer l’occasion d’annexer le lieu et d’y adjoindre un bâtiment contemporain. Pour financer cette acquisition, un mécène, Pierre Bourgie, se présente. Problème cependant, une fois le bâtiment acquis et son extension réalisée : que faire de la Nef, qui par son format et ses caractéristiques se prête mal à l’exposition et à la conservation des œuvres ?

Pavillon Bourgie - Musée des Beaux-Arts de Montréal

Au départ, la directrice et son conseil d’administration retiennent l’idée d’une salle polyvalente, qui sera probablement peu utilisée. Le mécène étant lui-même un grand mélomane, des concerts sont organisés dans la nef, qui profite d’une acoustique très propice. Rapidement, sa réputation grandit, et c’est aujourd’hui 200 concerts par an qui se tiennent dans l’ancien lieu de culte.

Le lien entre Beaux-Arts et musique était créé, mais l’expérience a été menée plus loin encore. La Musique investit également le musée, puisqu’elle accompagne les œuvres picturales sur le parcours des visiteurs. Sélectionnée en relation avec les œuvres, la musique augmente l’expérience, mobilisant de façon accrue l’attention du visiteur, favorisant ainsi la mémorisation, mais aussi l’émergence d’émotions liées à l’art ainsi contemplé.

Moins d’histoire de l’Art, plus d’engagement dans les débats de société

L’art comme source d’émotion, c’est un des crédos de Nathalie Bondil ; mais c’est loin d’être le seul. C’est toute la place de l’Art – ou plutôt, DES Arts – que le MBAM et sa directrice interrogent. « Apprendre l’histoire de l’art, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant », assène celle qui est pourtant diplômée de l’Ecole du Louvre en histoire de l’Art. Le MBAM ambitionne de replacer l’art au cœur du débat de société, avec un discours citoyen et engagé sur la diversité, le handicap, l’éducation, l’exclusion… Les collections sont ainsi revisitées régulièrement par des yeux extérieurs, qui les réinterprètent à l’aulne des sujets sociétaux.

Jean-Paul Gaultier Velvet d'Amour - Musée des Beaux-Arts de Montréal

L’exposition Jean-Paul Gaultier (qui s’est exportée partout dans le monde, de Londres à Melbourne, en passant par le Grand Palais à Paris) en est une des illustrations. Le créateur de mode a été l’un des premiers à remettre en cause les canons tyranniques de la beauté en conjuguant la beauté au pluriel et en ouvrant les podiums aux corps différents : gros, vieux…

Mais l’une des convictions affichées du Musée des Beaux-Arts de Montréal, c’est celle que l’art est essentiel pour notre bien-être : c’est un besoin physiologique. Nathalie Bondil s’appuie sur des travaux scientifiques sur le traitement des troubles alimentaires, sur la santé mentale ou même des maladies telles que la maladie d’Alzheimer pour l’affirmer : l’art et la beauté sont une véritable thérapie.

L’Art-Therapie, c’est une des pistes d’exploration dans laquelle s’engage le MBAM, avec notamment l’ouverture, en novembre prochain, du Pavillon de la Paix, 5ème pavillon du musée. Des ateliers d’Art-Thérapie y seront organisés, mais on pourra aussi (et c’est une première mondiale) y consulter des médecins ; au total, ce seront plusieurs milliers de mètres carrés d’un complexe d’expérimentation (un « laboratoire ») qui se fixe comme objectif de prouver que l’art, au même titre que le sport, est indispensable à un style de vie sain. Le Musée collaborera avec des institutions scientifiques pour développer des projets-pilotes dans des domaines tels que les neurosciences, afin d’améliorer la compréhension de l’impact de l’art sur l’être humain.

En évoquant pour nous toutes ces initiatives et ces collaborations multiples, Nathalie Bondil lève un coin du voile sur l’ascension du Musée des Beaux-Arts de Montréal, qui trouve largement ses sources dans sa démarche d’expérimentation très entrepreneuriale. Un exemple à répliquer ? « Cette liberté dont je jouis, elle va de pair avec le succès. » Une manière délicate de souligner que sa propre carrière au sein du MBAM ne va pas sans risques.

Crédits photo : Studio SPG Le Pigeon, Provencher_Roy, MBAM

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l’art accessible ? Amatrice d’art, c’est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

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