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Les musiques électroniques s’imposent contre vents et marées

Publié par le 19 octobre 2016

Juin 2016. Pour l’ouverture de l’Euro, summum de célébration populaire, David Guetta donne un concert géant sous la Tour Eiffel. Il est loin le temps où l’Electro se cachait dans d’anonymes rave party pour s’adresser à une petite poignée d’inconditionnels.

Il est si loin, de fait, que la SACEM vient de publier une étude sur la musique électronique, qui a été présentée lors du MaMA 2016. De ses débuts underground à l’explosion de l’EDM (Electronic Dance Music) qui séduit aujourd’hui les clubbers parisiens, en passant par les mystérieux Daft Punk, l’étude établit un panorama des musiques électroniques en France, chiffres à l’appui.

Thylacine - musique électronique à Marsatac 2016

L’électro française, des free party à la French Touch

L’électro est née aux Etats-Unis sur les premières boîtes à rythmes, au début des années 80. Elle est le résultat d’une longue période d’expérimentations technologiques et musicales qui a fait ses premiers émules en France dès les années 50, puis en Allemagne (KraftWerk à Dusseldorf) et aux US (Détroit). Mais elle ne s’établit pas immédiatement comme un genre musical à part entière : elle est d’abord considérée comme une branche du hip-hop. Ce n’est que petit à petit que l’électro se distingue des autres genres pour se faire son propre nom.

A ses débuts, le genre peu répandu ne s’apprécie que dans des événements confidentiels. Dans ces mêmes événements, les « house party », « rave party » ou autres « free party » circulent nombre de substances illicites. La réputation sulfureuse de l’électro – dont elle mettra des décennies à se défaire et qui la desservira énormément – était née. Ces soirées transitent par l’Angleterre et la Belgique avant d’arriver en France à la fin des années 80.

Progressivement, l’électro sort des terrains vagues pour arriver sur le devant de la scène. Les radios Nova et FG relayent le mouvement. Au début des années 90, au Rex Club, Laurent Garnier organise les premières soirées électro de la capitale. Et en 1998, Jack Lang lance la première Techno Parade.

Musique électronique : quelle définition ?

La définition de la musique électronique donnée par l’étude de la SACEM est ici reprise. Elle se définit en tant que « musique soumise à des traitements électroniques non comme simple procédé, mais comme centre à la fois du processus et de la finalité créative ». « L’électronique comme simple effet stylistique [dans le rock ou le hip hop] est exclu de cette étude afin de ne retenir que les musiques qui en font leur essence même. »

Plus que de la reconnaissance, ce sont des lettres de noblesse que l’électro française gagnera au cours des décennies qui vont suivre. Le succès mondial d’artistes français tels que les Daft Punk, Mister Oizo et Laurent Garnier donnera naissance à ce que la scène internationale appellera la French Touch. Dans un autre sous-genre, David Guetta, figure phare de l’EDM, accèdera aussi aux top charts mondiaux.

L’électro : un genre qui s’est structuré à l’image des autres courants musicaux

Structuration de la filière de la musique électronique - étude SACEM
Structuration de la filière de la musique électronique - visuel issu de l'étude SACEM

D’artisanale à ses débuts, l’approche de l’électro s’est peu à peu structurée. La chaîne de valeur de la musique électronique inclut aujourd’hui toute une série d’intermédiaires que l’on retrouve classiquement dans les musiques actuelles. Les artistes des musiques électroniques sont désormais accompagnés de labels dédiés, de boîtes de production, et sont distribués classiquement, en CD, vinyles ou en ligne. Les bookers – l’équivalent des « tourneurs » s’occupent de trouver les dates aux artistes, en festival ou dans des clubs.

Le genre est aujourd’hui bien défini (voir encadré « Musique électronique : quelle définition ? »), et des sous-genres ont émergé. On peut schématiquement distinguer deux branches : l’EDM et la techno/house. La première (souvent critiquée pour son aspect « commercial » qui s’affranchit des débuts pointus et confidentiels de l’électro) est largement diffusée sur les ondes, y compris sur des radio très grand public. La seconde est essentiellement diffusée en « live » (prestation scénique devant un public). Cette séparation sommaire ne doit pas occulter la richesse des créations électro, de la techno minimaliste à la Deep House ou au Dubstep. Leurs publics sont exigeants, en quête permanente de diversité et de renouvellement. Ils incitent artistes et programmateurs à sans cesse faire évoluer les créations et les représentations.

On a ainsi vu le développement de grands festivals de musique électro en France, portés par un public d’inconditionnels en demande de programmation originale. Les Nuits Sonores (à Lyon), Astropolis (Brest) et Nordik Impakt (Caen), parmi les premiers à se lancer en France, ont été rejoints plus récemment par le Weather ou le Macki Festival en région parisienne, L’ElectroBeach Music Festival sur les rives de la Méditerranée, et bien d’autres encore, qui portent le nombre total de festivals électro en France à plus de soixante.

Régisseur lumière à Marsatac 2016 - Festival marseillais de musiques actuelles
Régisseur lumière à Marsatac 2016 - Festival marseillais de musiques actuelles

L’électro pèse aujourd’hui 17% des musiques actuelles

L’étude de la SACEM évalue à 416 M€ le poids des musiques électroniques en France. Cela représente un sixième (17%) du marché des musiques actuelles. A eux seuls, les clubs et les festivals, qui génèrent respectivement 295 et 47 millions d’Euro de revenus représentent 82% de ce total.

Poids économique des musiques électroniques en France (en millions d'euro HT) - Etude SACEM
Poids économique des musiques électroniques en France (en millions d'euro HT) - Etude SACEM

Si on regarde plus spécifiquement la branche techno/house (en excluant donc la partie dance music), on voit la part des clubs et festivals grimper à 92%. C’est dire le poids du live pour cette branche, qui est presque entièrement exclue de la diffusion à la radio et à la télé (hormis sur quelques fréquences très spécialisées citées précédemment). La branche se taille même une part du lion de la diffusion en festival, où elle génère 34 M€ sur les 47 M€ totaux, soit presque les ¾ des « live » en festival.

Du côté des supports de diffusion, les musiques électroniques sont essentiellement diffusées de façon numérique, ce qui est plutôt cohérent avec leur mode de création. Alors que le numérique représente 38% de la distribution des musiques actuelles (pour 62% de supports physiques), pour l’électro ce chiffre monte à 55%, et même à 71% sur le segment techno/house. Il est intéressant de noter que la singularité de la techno/house se retrouve de façon encore plus flagrante si on s’intéresse à la nature du support physique. Quand, dans les musiques actuelles, seules 5% des ventes se font sur vinyle – chiffre qui monte à 12% pour l’électro sans distinction de genre – pour le segment techno/house, 75% des ventes sont sur vinyle. Cela confirme l’attractivité du segment auprès d’un public d’amateurs et de DJ.

Musique « en live » vs. « live set»

Dans son étude, la SACEM utilise le terme de « live » pour désigner les performances scéniques des artistes d’électro. Ce terme induit une certaine confusion pour les afficionados du genre, puisqu’en festival ou en club, le terme de « live » (par opposition au « DJ set ») désigne une performance où l’artiste crée sa musique en temps réel avec des instruments électroniques ou autres, et ne se contente pas de « mixer » des morceaux sur ses platines.

L’artiste électro : un artiste comme les autres ?

La musique électro fait désormais sans conteste partie du paysage musical français. Elle pèse particulièrement lourd dans la programmation des clubs / discothèques et des festivals. Un certain nombre d’artistes électro français ont d’ores et déjà accédé au statut de stars planétaires. Pour autant, l’artiste d’électro est-il un artiste comme les autres ?

Richie Hawtin sur scène ©igor-ribnik
Richie Hawtin sur scène ©igor-ribnik

Faire valoir ses droits en tant qu’artiste d’électro, ou « DJ » n’a pas toujours été simple. En effet, la vision du DJ en tant que simple « technicien » qui pose des disques sur une platine a longtemps prévalu. Ce n’est que récemment que le législateur a établi un distinguo entre le DJ « animateur » et l’artiste musicien qui, par son talent et son traitement personnel des morceaux qu’il remixe, apporte une valeur ajoutée artistique à sa performance. De ce point de vue, l’artiste électro est aujourd’hui considéré comme un véritable créateur. A ce titre, il est logé à la même enseigne que les autres artistes musiciens – avec les mêmes avantages mais aussi les mêmes contraintes.

Cependant, il existe toujours en France une certaine défiance des pouvoirs publics vis-à-vis des musiques électroniques (la « techno »). Ce désamour – qui conduisait initialement à une annulation quasi systématique des soirées électro – n’a pas favorisé l’octroi de subventions dans la branche. Nombre d’artistes et d’acteurs des musiques électro émettent donc le souhait d’un accompagnement accru de la part des pouvoirs publics. Des dispositifs de soutien seraient les bienvenus, comme des financements spécifiques à la filière ou un accompagnement à la professionnalisation de ses acteurs.

Aujourd’hui, la preuve est solidement établie que les musiques électroniques pèsent un poids non négligeable dans l’industrie musicale française (et son rayonnement à l’étranger). Comment se fait-il donc que le genre fasse encore figure de parent pauvre des musiques actuelles aux yeux des pouvoirs publics ?

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l'art accessible ? Amatrice d'art, c'est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

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