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La presse papier va-t-elle disparaitre ?

Publié par le 9 juillet 2016

Avec la montée en puissance, dans les années 2000, des modèles de journaux quotidiens gratuits, et l’émergence, en parallèle, des sites d’actualité en ligne, le secteur de la presse papier traditionnelle (qui fonctionne sur des systèmes payants, au kiosque ou par abonnement) connaît une « descente aux enfers » – selon les termes mêmes d’un rapport du Sénat en 2014. Nombre de titres doivent leur survie en grande partie aux aides de l’Etat.

Aussi, lorsqu’on voit de nouveaux acteurs lancer à contre-courant leurs titres papier, avec des prix au numéro fréquemment élevés, on ne peut s’empêcher de s’inquiéter : seront-ils les prochaines victimes de cet essoufflement de la presse écrite conventionnelle ? Pas si sûr, répondent en cœur nombre de ces jeunes entrants – dont certains étaient présents lors du Forum Entreprendre dans la Culture pour les tables-rondes dédiées à la presse du vendredi 27 mai 2016 (vidéo à retrouver en fin d’article).

La presse papier connait un renouveau avec de nouveaux magazines

La presse papier fait valoir ses atouts face au Web

Qui dit journalisme de fond dit souvent format longs ; et qui dit format long dit papier. Les études le prouvent : l’audience sur le Web est sur-sollicitée, sans cesse dans une démarche multi-tâche qui affecte ses capacités d’attention. Le magazine We Demain, dans son article « Internet rend-il con ? », épingle d’ailleurs cette baisse de la concentration (qui placerait l’être humain numérique quelque part en-dessous du poisson rouge). Au-delà de quelques centaines de signes dans le meilleur des cas, les lecteurs du média Internet décrochent.

Le lecteur Internet à moins de capactité d'attentipon que le poisson rouge

Arnaud Viviant, qui s’exprimait lors de la table ronde à propos du lancement de sa revue Charles, relève également qu’à force de tout dématérialiser, on a besoin d’objets. L’être humain s’attache au format papier, qui induit une expérience sensorielle plus complète, mobilise mieux l’attention, et auquel une grande partie du lectorat a un rapport émotionnel (et peut-être un brin nostalgique). Le côté familier et parfois « vintage » du magazine est largement exploité et incite à des comportements de collectionneur – il suffit de penser à certains numéros phares tels que celui de Charlie Hebdo suite aux attentats pour apprécier la portée de cette attitude.

Franck Annese (fondateur de So Presse, qui édite notamment SoFoot, Society et autres) renchérit : le papier impose un autre rapport au contenu, il le valorise. Le travail du véritable journaliste, parfois malmené dans certains formats audiovisuels ou sur Internet, retrouve sa place centrale. Le papier permet des articles de fonds, longs et recherchés, qui sont prisés par un certain lectorat… Et par les rédacteurs eux-mêmes.

Le Web, fausse bonne idée pour les titres de presse ?

Presse papier et presse numérique web

Le secteur de la presse dans son ensemble apprécie d’autant plus le papier que les modèles digitaux atteignent aujourd’hui leurs limites. Rentabiliser un media Web avec de la publicité demande un trafic considérable, comme en témoigne Franck Annese : le pendant Internet de So Foot a dû supporter des pertes de plusieurs dizaines de milliers d’euro mensuelles avant de dégager un quelconque bénéfice. Ironiquement, c’est la version papier de ce magazine dédié au football qui a soutenu son petit frère en ligne pendant  ses 9 années de traversée du désert.

Les autres modèles de monétisation Web n’ont pas non plus démontré leur rentabilité. Le modèle « Freemium » – qui, comme le fait LeMonde.fr, offre une partie de ses contenus à la consultation gratuite mais propose rapidement de passer vers un modèle payant pour accéder à l’intégralité des articles – peine à convertir ses lecteurs.

La presse qualitative spécialisée tire son épingle du jeu

On observe donc un retour d’une partie du lectorat vers des modèles papier. Une dichotomie semble même s’installer, qui distingue d’une part les contenus d’actualité, sur lesquels la fraîcheur prime et les sites Internet de news apportent une valeur certaine aux audiences ; et, d’autre part, des formats longs, axés non pas vers l’immédiateté mais vers l’analyse. Pour ces derniers, qui nécessitent des articles de fond demandant un vrai travail de recherche et de restitution, les modèles imprimés s’imposent. Arnaud Viviant (Charles) parle même de « MOOK » (à mi-chemin entre Magazine et bOOK) pour parler de ces formats longs et fournis. D’ailleurs, dans bien des cas, les prix de ces revues les rapprochent des livres, avec lesquels ils partagent également une quasi-absence de publicité.

C’est ainsi que ces dernières années ont vu éclore de nouveaux titres qui, avec des fréquences mensuelles (plus rarement hebdomadaires), se concentrent sur des sujets de société, pointus, engagés, intellectuels voire philosophiques. Avec des tirages le plus souvent « restreints » (5.000 à 10.000 exemplaires par numéro) des revues telles que We Demain, la Revue du Crieur, Nectart, Charles ou la Revue Dessinée s’appliquent à couvrir des thèmes bien délimités. Ceux-ci séduisent un type de lectorat spécifique – une niche de passionnés prêts à dépenser des montants significatifs pour de l’information pertinente et une approche originale.

Valérie Toranian, ancienne directrice en chef d’Elle, a ainsi choisi de relancer la Revue des Deux Mondes, magazine philosophique qui, avec sa création en 1829, se targue d’être « la plus vieille revue littéraire française ». A 15 € par numéro, le titre a parié sur un lectorat haut de gamme, et s’adresse plutôt à la clientèle habituelle des librairies. Pourtant, les 2/3 des revenus proviennent des kiosques, preuve supplémentaire d’une appétence véritable pour des contenus longs qui sortent des sentiers battus.

Ces formats papiers au design étudié, objets de désir en eux-mêmes, signent une renaissance de la presse imprimée, qui s’impose sur un certain nombre de niches. Faut-il y lire une envie presque communautaire de propos singuliers, après des années où la presse généraliste a eu le vent en poupe ? Peut-être. Toujours est-il qu’aucune étude de marché n’aurait pu prédire cet engouement pour des formats très spécialisés, conçus par des passionnés, pour des passionnés. Les entrepreneurs à l’initiative de ces lancements ne s’y sont d’ailleurs pas trompé : ils n’en ont fait aucune.

Camille Alcover

A propos de Camille Alcover

Comment concilier exigence artistique et envie de rendre l'art accessible ? Amatrice d'art, c'est surtout avec ses yeux de spécialiste de la stratégie, du marketing et des marques que Camille promène son regard impertinent sur le monde de la Culture, pour trouver des solutions à ces questions très actuelles. camille@cultureveille.fr

2 Comments

  1. Marc Georges

    9 juillet 2016 at 19:01

    Intéressant comme article. Mais il fait deux erreurs très communes. Parler de presse papier. La presse n’est que papier. Les journaux sur le net sont une autre format de média. Lorsque la radio et la télé sont apparues, l’amalgame avec la presse n’a pas été fait. On ne parlait pas ou tres peu de presse radio ou de presse télé. Dès le départ, elles ont été considérées comme des médias différents. Il en est de même pour le net. C’est un autre media. La deuxième erreur, pas de réflexion sur les causes de la baisse de la presse. Toute la faute est mise sur le net et les gratuits. Ce raisonnement est trop facile. Il est confortable. Il cache une réalité que peu d’éditeurs veulent entendre. La presse était une rente et un pouvoir, car lieu incontournable pour l’information. Ce temps est révolu. Très peu de groupe de presse veulent l’admettre. Quand à se réorganiser face à ce changement de paradigme, ce sont les réalités économiques qui vont les y obliger.

  2. Audrey

    8 août 2017 at 09:00

    Il me semble qu’un point important a été omis : il devient de plus en plus désagréable de lire un article sur les sites internet. A peine arrivé, vous êtes toujours dérangé dans votre lecture pour telecharger l’application, par de la pub, par les commentaires, etc. Lorsque vous avez un journal papier entre les mains, personne ne vous force à regarder la pub, vous êtes libres de vos choix de lecture.

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